Souci de soi

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Histoire de la sexualité III

Le Souci de soi

Première parution en 1984

Collection Tel (n° 280), Gallimard
Parution : 04-02-1997

Michel Foucault, «La culture de soi», in Histoire de la sexualité III. Le souci de soi, Gallimard, collection «Tel», 1984, pp. 70-75.

« Il faut comprendre que cette application à soi ne requiert pas simplement une attitude générale, une attention diffuse. Le terme d’epimeleia ne désigne pas simplement une préoccupation, mais tout un ensemble d’occupations ; c’est d’epimeleia qu’on parle pour désigner les activités du maître de maison1, les tâches du prince qui veille sur ses sujets2, les soins qu’on doit apporter à un malade ou à un blessé3, ou encore les devoirs qu’on rend aux dieux ou aux morts4. À l’égard de soi-même également l’epimeleia implique un labeur.
Il y faut du temps. Et c’est un des grands problèmes de cette culture de soi que de fixer, dans la journée ou dans la vie, la part qu’il convient de lui consacrer. On a recours à bien des formules diverses. On peut, le soir ou le matin, réserver quelques moments au recueillement, à l’examen, de ce qu’on a à faire, à la mémorisation de certains principes utiles, à l’examen de la journée écoulée ; l’examen matinal et vespéral des pythagoriciens se retrouve, avec sans doute des contenus différents, chez les stoïciens ; Sénèque5, Epictète6, Marc Aurèle7 font référence à ces moments qu’on doit consacrer à se tourner vers soi-même. On peut aussi interrompre de temps en temps ses activités ordinaires et faire une de ces retraites que Musonius, parmi tant d’autres, recommandait vivement8 : elles permettent d’être en tête à tête avec soi-même, de recueillir son passé, de placer sous ses yeux l’ensemble de la vie écoulée, de se familiariser, par la lecture, avec les préceptes et les exemples dont on veut s’inspirer, et de retrouver, grâce à une vie dépouillée, les principes essentiels d’une conduite rationnelle. Il est possible encore, au milieu ou au terme de sa carrière, de se décharger de ses diverses activités, et profitant de ce déclin de l’âge où les désirs sont apaisés de se consacrer entièrement, comme Sénèque dans le travail philosophique, ou Spurrina dans le calme d’une existence agréable9, à la possession de soi-même.
Ce temps n’est pas vide : il est peuplé d’exercices, de tâches pratiques, d’activités diverses. S’occuper de soi n’est pas une sinécure. Il y a les soins du corps, les régimes de santé, les exercices physiques sans excès, la satisfaction aussi mesurée que possible des besoins. Il y a les méditations, les lectures, les notes qu’on prend sur les livres ou sur les conversations entendues, et qu’on relit par la suite, la remémoration des vérités qu’on sait déjà mais qu’il faut s’approprier mieux encore. Marc Aurèle donne ainsi l’exemple d’ «anachorèse en soi-même» : c’est un long travail de réactivation des principes généraux, et des arguments rationnels qui persuadent de ne se laisser irriter ni contre les autres, ni contre les accidents, ni contre des choses10. Il y a aussi les entretiens avec un confident, avec des amis, avec un guide ou directeur ; à quoi s’ajoute la correspondance dans laquelle on expose l’état de son âme, on sollicite des conseils, on en donne à qui en a besoin — ce qui d’ailleurs constitue un exercice bénéfique pour celui-là même qui s’appelle le précepteur, car il les réactualise ainsi pour lui-même11 : autour du soin de soi-même, toute une activité de parole et d’écriture s’est développée, où sont liés le travail de soi sur soi et la communication avec autrui.
On touche là l’un des points les plus importants de cette activités consacrée à soi-même : elle constitue, non pas un exercice de la solitude, mais une véritable pratique sociale. (…)
Le souci de soi — ou le soin que l’on prend du souci que les autres doivent avoir d’eux-mêmes — apparaît alors comme une intensification des relations sociales. Sénèque adresse une consolation à sa mère, au moment où il est lui-même en exil, pour l’aider à supporter aujourd’hui ce malheur, et plus tard peut-être des infortunes plus grandes. Le Serenus auquel il adresse la longue consultation sur la tranquillité de l’âme est un jeune parent de province qu’il a sous sa protection. Sa correspondance avec Lucilius approfondit, entre deux hommes qui n’ont pas une grande différence d’âge, une relation préexistante et elle tend à faire peu à peu de ce guidage spirituel une expérience commune dont chacun peut tirer profit pour lui-même. Dans la lettre trente-quatre, Sénèque, qui peut dire à Lucilius : «Je te revendique, tu es mon ouvrage», ajoute aussitôt : «J’exhorte quelqu’un qui est déjà rondement parti et qui m’exhorte à son tour» ; et dès la lettre suivante, il évoque la récompense de la parfaite amitié où chacun des deux sera pour l’autre le secours permanent dont il sera question dans la lettre cent neuf : «L’habileté du lutteur s’entretient dans l’exercice de la lutte ; un accompagnateur stimule le jeu des musiciens. Le sage a besoin pareillement de tenir ses vertus en haleine : ainsi, stimulant lui-même, il reçoit encore d’un autre sage du stimulant12.» Le soin de soi apparaît donc intrinsèquement lié à un «service d’âme» qui comporte la possibilité d’un jeu d’échanges avec l’autre et d’un système d’obligations réciproques. »

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